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Parution dans GQ Japan

« Dernièrement, j’ai rencontré Monsieur Pierre Antoine Castéja, le patron actuel et représentant de la cinquième génération de la maison Joanne dont la fondation date de 1862. J’ai aussi été invité à dîner chez lui. »

Monsieur Masafumi Suzuki rencontre le meilleur négociant des châteaux classés

Un Chiffre d’affaire multiplé par 50

Monsieur Castéja, né en 1950, est entré dans l’entreprise familiale à l’âge de 26 ans.  Diplômé de la grande école de commerce HEC, il passe les 2 premières années de sa carrière chez Coopers & Lybrand (actuel Pricewaterhouse Coopers) avant que son père ne lui demande de revenir à Bordeaux.

Pierre Antoine Castéja est le chef de la cinquième génération de cette entreprise de négoce de vin. Joanne est créé en 1862 par Paul Joanne, ancêtre de la famille, 7 ans après la première exposition universelle organisée sous le second empire de Napoléon III en 1855. Les châteaux de Médoc et de Graves (dont le château Haut Brion) ont été classés lors de cette exposition. C’est grâce à ce classement que les vins de Bordeaux ont connu un fort essor international.

« Il y avait à cette époque 95 employés chez Joanne. Maintenant, nous avons la moitié de personnels, 45 personnes, mais notre chiffre d’affaires a été multiplié par 50 » dit-il d’un air malicieux.

A la fin des années 70, la maison Joanne réalisait elle-même l’assemblage de vins qu’elle commercialisait auprès des restaurants français sous son propre nom ou sous le nom de ses clients. En 1989, cette activité représentait dix millions de bouteilles par an.

Cependant, Monsieur Castéja n’était pas transporté de joie par ce chiffre. « Je me demandais où était l’avenir de notre entreprise. Devions-nous continuer à commercialiser des vins de notoriété inconnue embouteillés dans notre chai ? Concentrer nos efforts pour créer une marque puissante, à l’image de Mouton Cadet ? Ou devions-nous nous focaliser sur notre métier de négociant de grands vins de Bordeaux ?

Sa conclusion fut de se spécialiser dans la vente des grands vins. Une fois la décision prise,  il arrêta immédiatement son activité d’embouteillage du vin de sa marque et de ses clients.  « Il était difficile d’expliquer à nos clients ou à notre équipe commerciale que nous allions réduire notre production à 50 000 bouteilles vendues la première année à 30 000 l’année prochaine et 10 000 celle d’après. Un argument difficile à entendre. » Ainsi en 1990 il vend deux sites de production de 10 millions de bouteilles par an.  Aujourd’hui, il constate qu’il a fait le bon choix de faire table rase.

A l’époque, le chiffre d’affaire généré par le négoce des grands vins représentait 50% du chiffre d’affaires total, l’autre moitié provenant de l’activité d’embouteillage. Cela signifiait la perte de la moitié du chiffre d’affaires. Malgré cela, la société n’a licencié personne. Le nombre d’employés a diminué petit à petit pendant 30 ans d’une manière naturelle, pour retomber à 45 personnes.

En écoutant l’histoire de Monsieur Castéja, j’ai pensé à la stratégie complètement ratée de l’armée japonaise pendant la deuxième guerre mondiale. Elle a renforcé son armée de manière trop optimiste en se trompant sur son analyse de la situation de guerre. Cette mauvaise vision lui a fait perdre des batailles comme celle de Guadalcanal. La stratégie de M.Castéja est complètement l’inverse. M. Castéja a précisément su lire la situation économique de l’époque et a réussi à surfer sur la vague de d’engouement du marché mondial pour le marché des grands vins dans les années 90. Il a donné à sa société, avec beaucoup d’audace et de courage, tous les moyens de se mettre en ordre de bataille.

95% du chiffre d’affaires de la maison Joanne concerne aujourd’hui les vins des grands crus classés. l’entreprise exporte dans 63 pays. Son portefeuille client se situe autour de 1000 clients ; Son stock est d’environ 5 millions de bouteilles de vins disponibles à la livraison. Joanne est devenu le plus grand négociant de Bordeaux.  Alors, quels sont les challenges d’aujourd’hui ? Il souhaite poursuivre son développement dans le domaine des grands vins et « devenir le « Gagosian » du monde du vin » dit-il avec un sourire doux. La galerie Gagosian est l’une des plus prestigieuses galeries d’art contemporain au monde. Parmi les artistes exposés figurent Basquiat, Jeff Koons, Takashi Murakami, Damien Hirst. « Les artistes ne vendent pas leurs œuvres. Ce sont des commerçants qui le font. Mon souhait est de proposer aux distributeurs du monde entier les vins les meilleurs ou les plus rares, comme le ferait un marchand d’art avec des œuvres d’art . »

La soirée de la dégustation à aveugle

M. Castéja a organisé, après notre interview, un dîner chez lui à Bordeaux où nous avons eu la chance de faire une dégustation à l’aveugle.
Monsieur Frédéric Engerer, Le directeur du château Latour, nous a rejoint là-bas. Il a aussi fait l’école HEC et c’est un homme d’affaires reconnu. François Pinault, le propriétaire du Château, l’a nommé à ce poste lorsqu’il a racheté le château. Il s’est immédiatement fait un nom à Bordeaux grâce à son style d’affaires « rationnel ». Il a la réputation d’avoir un tempérament rigoureux. Ce soir-là, il a joué le rôle le plus important de la soirée en participant avec enthousiasme à la recherche des vins dégustés et de leur millésime.

     Le dernier vin servi à l’aveugle fût la grande surprise de la soirée.  C’était Château Leoville Barton de 1949. L’année 1949 est mon année de naissance et aussi celle de Monsieur Hirose Yasuhisa, président de la société Enotica.  Bien que ce vin élégant est l’un de mes préférés, je n’ai pas réussi à deviner son millésime. J’ai d’abord pensé aux millésimes 1959 ou 1964 parce que j’ai senti la fraîcheur et la jeunesse de ce vin. M. Castéja nous a ensuite révélé de quel vin il sa’gissait. Avec M. Hirose, nous nous sommes regardés comme si l’on se voyait dans le miroir. M. Castéja et M. Engerez, jetant un regard sur nous, disaient en même temps; « Le vin est plus jeune qu’eux ! »  Cet épisode a fait rire tout le monde. Le bon vin de Bordeaux reste « un jeune homme eternel ».

Source : GQ Japan June 2020
Crédit Photo : Condé Nast Japan / GQ JAPAN / Osamu Yajima

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